Entretien : Concurrence avec Thomas Nkono, élections à la FECAFOOT, Gestion du football en Afrique, la CAN 2021 au Cameroun… Joseph Antoine Bell se confie

Dans un échange avec les journalistes sportifs africains réunis au sein de la plateforme Afrique Football Médias (AFM), l’ancien portier de l’équipe nationale du Cameroun et de l’Olympique de Marseille est revenu sur quelques grands moments de sa carrière, avant de jeter un regard critique sur la gestion du football en Afrique en général et au Cameroun en particulier. Quelques morceaux choisis.

Sur la Gestion du football en Afrique

Il faut que les africains ne se trompent pas. Dans une classe où personne n’a la moyenne, il y aura toujours un premier et un dernier. Donc, il ne faut pas qu’en Afrique, quand il y a un pays qui a gagné la CAN, ils se disent que ça veut dire qu’il est sur la bonne voie, il est plutôt moins mauvais que les autres, ou un tout petit peu mieux organisé ou un tout petit peu moins mal organisé que les autres. Mais ce qu’il y a, c’est que généralement en Afrique, on a du mal à donner à César, ce qui appartient à César, c’est-à-dire à trouver des gens qui soient compétents. La compétence n’est pas tout connaître, la compétence n’est pas tout savoir, la compétence, c’est aussi de savoir qu’est-ce qu’on ne sait pas et pouvoir donc aller chercher. Quand vous construisez une maison, si vous êtes un gars compétent, vous avez de l’argent, vous saurez trouver un architecte, vous saurez trouver l’ingénieur qu’il faut et l’entreprise et vous aurez vos idées de préférence. Mais quand vous commencez à construire votre maison vous-mêmes alors que vous n’êtes ni ingénieur, ni architecte, le résultat, on le verra. Le problème de notre football, c’est que la colonisation nous a laissé l’assistanat, où les gens faisaient des choses pour nous, et où nous avons pris l’habitude de penser que la vie, c’est comme nos cocotiers qui poussent tout seul, pour lequel nous ne faisons rien, ils sont à Bassam, en Côte d’Ivoire, ils sont à Kribi au Cameroun, à Dakar, pareil. Donc, nous croyons que la vie, c’est comme ça, et comme le mardi succède au lundi sans que nous n’ayons à faire un effort, on se dit que n’importe qui peut être n’importe où parce que précisément, la colonisation a fait ça, elle n’a pas laissé les meilleurs gagner, elle a placé des gens à qui elle disait ce qu’il fallait faire en pensant qu’on ne verrait pas. Donc, les africains ont adopté cette manière de voir qui fait que chaque africain croit qu’il peut tout faire, qu’il peut être à n’importe quelle place et que personne n’a de spécialité, ni de spécificité, ni de qualité spécifique pour dire, tel peut faire ceci, laissons le faire. Voilà pourquoi le football camerounais est là où il est et comme nous ne sommes pas capables de mettre des marqueurs pour dire… en 90, le Cameroun est 5ème mondial et depuis, il est entre la 55ème et la 75ème places mondiales et quand il en gagne deux, passant de 75 à 73, les gens sont contents. Le Cameroun a été le premier pays en Afrique et même au monde à remporter les deux trophées continentaux la même année : Coupe des Champions, Coupe des Coupes. Ça fait 35 ans que le Cameroun ne sait même pas où ça se joue. Mais bon, les gens ne sont pas choqués, du moins, l’être humain s’habitue à tout, on s’est habitué à ne pas gagner et à ne même pas jouer et on continue à se mentir à soi-même, en disant que ça va, on est en reconstruction… On ne peut pas les critiquer, on ne peut pas apporter une idée, on est en reconstruction.

Sur la concurrence avec Thomas Nkono en sélection

La concurrence n’est facile à gérer que lorsque vous avez un encadrement compétent, ça n’a pas toujours été forcément bien géré et moi, j’ai appris que c’est la vérité, la sincérité, la transparence qui sont les meilleures armes. Donc, quand un entraineur arrive, il a le droit de mettre des gens en concurrence. Et puis, on ne peut pas être en concurrence permanente. Donc, à un moment donné, il dit : voici mon numéro 1, voici mon numéro 2… Le rôle des joueurs n’est pas de dire qui va jouer. L’entraineur a le devoir, le pouvoir de choisir et s’il se plante, c’est lui qui est responsable… Ce qui s’est passé à un moment donné à l’époque de la concurrence Nkono et Bell, c’est qu’elle était si vive et heureusement pour nous, c’était une concurrence au sommet, c’est-à-dire à l’excellence. Et donc, en réalité, la vérité est que vous choisissez l’un ou l’autre, vous ne vous trompiez pas beaucoup. C’était rare, oui, quelque fois, il y avait un qui pouvait être en méforme, le fait de mal choisir pouvait se voir. Mais, cette concurrence, tout le monde (les entraineurs, les encadreurs) en était arrivé à dire : on a deux bons gardiens, ils n’osaient plus dire c’est tel qui va jouer, on a deux bon gardiens. Malheureusement, en disant qu’on avait deux bons gardiens, il y en a un qui, par sa personnalité gênait un monde monolithique, en plus, il n’était pas de Yaoundé, la capitale politique. Donc, ce qui faisait que tout en n’ayant pas le courage de dire que c’est Nkono qui est le numéro 1, on avait tendance à le privilégier, sans être honnête, ça, ça a pu causer des problèmes. La solution, c’est effectivement la clarté, que les encadreurs prennent leurs responsabilités mais qu’ils les prennent dans le sens vraiment de l’esprit du jeu.  

J’ai souvent été remplaçant et si vous vous rappelez, à la Coupe du Monde 1994, Nkono a été remplaçant jusqu’à ce que je décide de ne plus jouer. En 90, il était parti aussi pour être remplaçant. Il faut savoir qu’en 90, l’entraineur lui avait demandé, avant de donner sa liste des trois gardiens s’il n’avait pas de problème. En fait, je l’ai dit, si les dirigeants ne sont pas clairs. Je me mets à la place de l’entraineur. Quand  vous avez une compétition, à un moment donné, il faut finir par responsabiliser un des gardiens. Je sais qu’en 90, Thomy avait intégré qu’il était remplaçant, c’est pour ça qu’il avait le 16. En même temps, oui, c’est vrai qu’il y avait eu des manigances pour m’évincer, qui ont marché. En 94, j’étais échauffé par Jacques Songo’o et Thomas Nkono. Il ne faut pas retenir que des incidents et les généraliser.

Sur la CAN 2021 au Cameroun

La dernière CAN n’a pas vraiment échappé au Cameroun, on l’a repoussée et donc, le Cameroun l’organisera bien et je suis sûr qu’il en organisera une qui sera meilleure que celle qu’il aurait organisé à la va-vite avec les infrastructures pas finie. Vous savez, il y a des endroits où nous allons en compétition et on trouve qu’il y a des engins qui sont encore dans les enceintes des stades, il y a des choses pas totalement prêtes et on pousse la terre là-bas pour pouvoir jouer. Alors que là, je pense que le Cameroun sera en mesure d’offrir tout ce qu’il peut offrir et tout ce qu’il souhaitait offrir et ce sera une meilleure CAN que celle  qu’il aurait organisée précédemment.

Sur la gestion de la CAF

Il faut savoir qu’on n’est pas toujours préparé pour le changement. Souvent, on aspire au changement, en espérant surtout que les choses  resteront les mêmes. C’est-à-dire, il est facile, et j’en sais quelque chose, puisque j’ai été porteur de changement dans notre propre fédération. Vous vous rendez compte que les gens parlent de changement, tout le monde va dire, parce que c’est à la mode : Y en a marre de la corruption, y en a marre de la mauvaise organisation, y en a marre, y en a marre… Sauf qu’en vous rapprochant d’eux, vous allez vous rendre compte que, et c’est peut-être d’ailleurs pour ça que moi, je ne suis pas élu à la tête de la fédé, la rigueur qui doit aller avec le changement n’est pas quelque chose que les gens envisagent. Donc, quand il y a changement et aujourd’hui où les changements ne se font plus dans la dictature, il faut un certain temps pour que vous puissiez inculquer aux gens ces notions. A la CAF, quand je critiquais, je disais et je vais vous donner un exemple, il ne sert à rien de voter pour quelqu’un, si c’est pour laisser qu’un seul cerveau travaille à la place d’une cinquantaine dont on a besoin. En 2010, nous sommes en Angola et il y a un incident grave avec l’équipe du Togo et il y a rapidement une réunion de la CAF. Alors que le soir de l’incident, le président de la CAF, monsieur Hayatou est absolument effondré, touché, meurtri par ce qui est arrivé aux togolais, il va ressortir de la réunion de la CAF du lendemain que le Togo est suspendu. Alors, je me demande, est-ce que les autres présidents de fédérations qui sont là, se sont mis à la place du Togo et ont décidé qu’une équipe de foot qui vient pour s’amuser, si elle est attaquée à l’arme de guerre, les autres vont décider que ceux-là sont suspendus, ça ne veut pas dire que vous n’avez pas eu 52 cerveaux à réfléchir, vous n’en avez même pas eu 5 même, tout le monde s’est aligné parce que tout le monde attend que le président agisse seul. Vous avez entendu tout ce qui a secoué la CAF : oui oui, il y avait le népotisme avec Hayatou, il y avait le favoritisme, il y avait la corruption et quand on arrive, il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas que ça change, beaucoup de gens veulent à leur tour bénéficier de ce dont ils ont été les spectateurs du temps où c’est Hayatou qui dirigeait. Donc, il faut un certain temps pour que tout cela se mette en place. Sans oublier qu’il n’y a pas de conduite parfaite des choses, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, donc vous aurez toujours des soubresauts.

Sur ses « échecs » aux élections à la présidence de la FECAFOOT

Sur l’élection, il faut savoir que quand vous avez une certaine aura, les gens surentendent ce qu’il se dit sur vous. C’est comme ça que comme j’ai commencé à jouer très tôt, à 23 ans, on m’appelait vétéran parce qu’évidemment, j’avais commencé à jouer en première division à 16 ans. J’ai été candidat à la présidence de la FECAFOOT simplement en 1996, puis en 2018. L’élection de 2018 ayant trainé depuis 2013, on aurait pu penser que j’ai été candidat 10 milles fois. J’ai été candidat deux fois seulement et donc, il ne faut pas penser que j’ai toujours été candidat ou que j’ai toujours voulu être candidat. Maintenant, je vais vous dire une chose : Premièrement, même en sachant que je vais perdre, j’aurais été candidat quand je l’ai été parce que le football camerounais, allant mal depuis l’époque où je jouais puisque je le critiquais en étant joueur, s’il n’y a pas de candidature de qualité, les gens croiront qu’on n’avait pas le choix. Or, c’est la candidature de qualité qui montre quel est le déphasage entre ce que disent les gens et ce qu’ils pensent profondément entre eux. Et donc, à peine l’élection terminée, les mêmes gens qui ont voté vont commencer à se plaindre de ce que leur football ne marche pas. J’étais candidat en 96 avec certaines critiques, de 96 à 2020, ça fait 24 ans aujourd’hui. En 24 ans, figurez-vous, on dit la même chose. C’est-à-dire que ceux qui sont responsables de voter, votent comme pensent leur ventre, comme pensent leur cœur et puis après, leur tête va se plaindre de ce dont ils se plaignaient déjà avant l’élection. Nous apprenons la démocratie et moi, je suis d’accord de faire partie de ceux qui contribuent à faire en sorte qu’on l’apprenne, c’est-à-dire que l’africain se rende compte que la démocratie c’est le moment où il est chargé d’engager quelqu’un. Il est chargé de recruter quelqu’un qui va être à son service et il le recrute mal, eh bien, il aura de mauvais résultats, qu’on en soit conscients.

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