Pierre Laurent Tamo : ” Je n’ai pas vu le football à travers la mascotte Tara”

Très averti sur les questions liées au marketing sportif et à l’organisation du football professionnel, Pierre Laurent Tamo s’est établi une brillante réputation dans les domaines susevoqués bien au-delà du Cameroun. Expert comptable agréé au Cameroun et dans la sous-region, le patron du cabinet AEC analyse pour nous les réactions qui ont suivi la désignation de “Tara” comme la mascotte du Championnat d’Afrique des Nations (CHAN) Cameroun 2020.

Pierre Laurent Tamo bonjour
Bonjour
Comment avez-vous apprécié les critiques qui ont suivi la présentation de Tara comme la mascotte du CHAN 2020?

A mon avis, ce sont des critiques fondées parce que tout simplement en regardant la mascotte, on ne retrouve pas de la joie, on ne retrouve pas du sourire, on ne retrouve pas ce qui caractérise le football que nous aimons tous. Je ne dirai pas comme certains mais ce qu’on peut dire c’est que la mascotte Tara ne colle pas véritablement à l’événement, ne colle pas à la fête qu’on aimerait faire.

Que reprochez-vous précisément à cette mascotte ? Quelles sont les qualités attendues d’une mascotte lorsqu’on parle d’un événement comme le CHAN?

Je pense qu’il faut repartir plus haut. Il faut repartir au niveau du prescripteur. Le prescripteur étant ici, l’organe qui demande à des artistes de créer la mascotte de l’événement. Pour répondre à cette question, il est préférable déjà de savoir le message qu’on veut véhiculer à travers l’événement, à travers le CHAN qu’on organise. Et à partir de là, on peut facilement apprécier ce qui est rendu. Pour me faire comprendre, je vais prendre un exemple qui vient d’ailleurs: l’Euro 2016 en France. L’UEFA avait demandé au Comité d’organisation de créer une mascotte qui puisse ressortir trois valeurs essentielles: la joie, le spectacle et le football. Et si vous regardez “Super Victor” la mascotte, in retrouve effectivement tous ces symboles. Et le prénom désigné “Super Victor”, est un prénom qu’on retrouve un peu partout en Europe, pas seulement en France. Que ce soit en France avec Victor Hugo, que ce soit en Espagne, dans le monde du football avec Victor Valdes, au Portugal avec Victor Baya… Vous voyez qu’il y a des préalables qui doivent guider les concepteurs de la mascotte. En regardant Tara, je ne vois aucun sourire, sauf si je regarde mal. Or, peut-on dissocier le sourire du football, l’émotion qui caractérise en réalité le football ?

Doit-on donc comprendre que le processus ayant abouti à la désignation de Tara a été biaisé ?

Je ne suis pas dans le processus de désignation, je ne sais pas quelles sont les instructions qui ont été données, je commente comme vous, je vois le produit final et je me rends compte que ce produit final n’est pas du tout attractif pour les amoureux du ballon rond que nous sommes. N’oublions quand même pas que derrière la mascotte, il y aura des produits dérivés qui seront vendus. Toujours dans le chapitre des comparaisons, les Jeux olympiques de Rio en 2016 avaient généré des produits dérivés de plus de 300 millions d’euros à travers la vente des vêtements, la vente des porte-clés, des peluches… Donc, vous voyez qu’il y a également une dimension commerciale. Si quelqu’un veut acheter un article, il serait quand même bien que sur l’article qu’il achète, qu’il voit la petite mascotte en train de sourire quand même non!

Vous évoquez là une dimension très importante, la dimension commerciale. Au-delà même de la présentation de la mascotte, est-ce que vous pensez qu’à moins de quatre mois de l’événement, on soit encore capable de rentabiliser cet événement pour tout au moins atténuer les dépenses colossales consenties par l’Etat à l’occasion ?

En principe, il se fait un peu tard. Mais également, il faut se dire une chose, l’organisation des compétitions chez nous ne poursuit pas les mêmes objectifs que la compétition européenne que j’ai évoquée précédemment. La dimension économique dans nos compétitions est reléguée au second plan. On reste davantage sur l’aspect fectif. Si on reste sur notre exemple témoin, vous allez vous rendre compte que pour l’Euro 2016, les produits dérivés de Super Victor étaient disponibles dès Noël 2015, ce qui permet qu’à plus de six mois de la compétition, de se familiariser, d’offrir des mascottes comme cadeaux puisque Noël c’est la période des cadeaux. Ce n’est pas superflu de le relever, c’est à ce moment là qu’on offre des choses et si on retrouve ce cadeau six mois plus tard, ça fait toujours chaud au cœur non!

Pendant la CAN 2016 au Cameroun, on n’avait pas toujours tenu compte de ce paramètre économique. N’est-il pas temps pour vous de changer de paradigme ?

Comme je vous l’ai dit, la dimension économique a été reléguée au second plan. On reste davantage sur le volet populaire, pourtant les deux ne sont pas contradictoires, les deux sont plutôt complémentaires. J’ai pratiquement écrasé une larme le jour de la finale de la CAN CAN feminine en 2016 à Yaoundé où le stade était plein dès 10 heures du matin mais où il n’y avait rien à manger. Alors qu’en réalité, des petites entreprises ad hoc créées pour l’événement pouvaient vendre plus de 100 milles sandwiches au stade. Si vous multipliez 100 milles par mille, je vous laisse deviner combien ça ferait comme recettes. Nous avons chez nous tous les ingrédients pour rendre rentable nos compétitions mais malheureusement, on n’y accorde pas beaucoup d’importance, je ne sais pas pourquoi.

Revenons sur la mascotte Tara, on a vu la sortie d’hier du Ministre des sports et de l’Éducation Physique qui est en même temps le président du COCAN, qui faisait savoir que la mascotte allait être retouchée. N’est ce pas là un aveu d’amateurisme ?

Le Ministre est mieux placé pour commenter son communiqué que j’ai vu comme vous également. Mais ce qui est certain, c’est que la mascotte Tara ne passe pas, c’est est la seule conclusion et qu’il faudra s’aventurer vers une autre mascotte beaucoup plus sympathique. Et j’insiste et persiste qu’il doit afficher du sourire et surtout rappeler le football. Je n’ai pas vu le football dans la mascotte Tara.

Sur les réseaux sociaux, on a vu plusieurs propositions de mascottes un peu plus gaies. Et même sur celles qui ont été en compétition, beaucoup ont estimé que Tara n’était pas le meilleur choix , ne fallait-il pas totalement abandonner la piste Tara et choisir d’autres propositions ?

La piste Tara à mon avis devrait être abandonnée et compte tenu des délais impartis, choisir parmi celles qui circulent une mascotte qui répond aux critères définis dans le cadre de la compétition. Quel CHAN voulons-nous ? Un CHAN gai, un CHAN jovial, un événement de football total et à partir de là, sélectionner une mascotte qui y sied à souhait. Mais, impossible dd’imaginer une mascotte sans sourire.

En dehors de la mascotte, on parle très peu du logo, de l’hymne, est-ce que ce ne sont pas des éléments à mettre aussi en-avant ?

Ce sont des éléments qui auraient dû être connus depuis très longtemps. On est en retard, évidemment. Est-ce qu’on peut rattraper ce retard ? C’est ça la question.

Après le CHAN, on devrait avoir la CAN dans pratiquement un an. Est-ce qu’a ce niveau aussi, on n’est pas en retard sachant par exemple que la mascotte de l’Euro 2016 avait par exemple été connue deux ans avant ?

Comme je vous l’ai dit, s’il y a un volet économique dans l’organisation de la CAN 2021, nous sommes en retard parce que les sponsors doivent faire valider au préalable les budgets, par les conseils, les assemblées générales et autres. Ce n’est pas à la veille de la compétition. On aurait déjà dû pour la CAN 2021, réaliser un certain nombre de travaux qui feraient qu’aujourd’hui les partenaires soient en train de décider en connaissant un calendrier clair et précis… Voila, la réponse est évidente, nous sommes en retard.

Est-ce que le fait que la date de la CAN ne soit pas encore connue jusqu’aujourd’hui n’est pas aussi un gros handicap ?

C’est un handicap supplémentaire. Impossible de faire signer un contrat de sponsoring quand vous êtes incapable de dire quand commence et quand se termine la compétition. Puisqu’il y a toute une campagne de communication qui doit être préparée pour répondre présent ce jour là et naturellement en s’assurant que cette période corresponde au miemieux à l’objectif visé par le sponsor qui veut s’afficher à l’événement. Je prendrai un exemple. Lorsque vous voyez une compétition comme l’Euro, qqui se joue en été, il y a la prise en compte de la disponibilité des élèves et des étudiants à cette période parce qu’il s’agit des vacances. Le concept aurait été différent si ça se tenait au mois au mois de février ou en janvier où les mêmes personnes sont plutôt à l’école. Dans l’économie du football professionnel, tous les paramètres sont importants. Et quand je regarde ce qui se passe, je me dis que notre objectif c’est seulement d’organiser la compétition, pas autre chose.


A moins de quatre mois du CHAN, quelle qualité de compétition voyez-vous le Cameroun organiser ?

Cette question est une question que je qualifierais de pénible, pour plusieurs raisons parce que, voyez-vous, depuis les travaux préparatoires à la CAN 2021, notre championnat fonctionne à l’envers, c’est une évidence. Au-delà des dates incertaines des programmations des rencontres, il y a davantage les lieux même du déroulement des rencontres qui ne sont jamais clairs. Où joue Union de Douala? Où joue New stars de Douala? Où joue Unisport de Bafang ? Un match peut se jouer à Limbe, un match peut se jouer à Buea, un match peut se jouer partout. En tant que spectateur, en tant qu’une personne qui était habituée à aller au Stade, je suis perdu, je ne me retrouve pas et je ne pense pas que je sois le seul. Nous vivons une désorganisation de notre football qui malheureusement se prolonge dans les tribunaux , dans les bureaux, avec toute une série d’affaires en cascade. Or, le CHAN est quand même la compétition des amateurs . Lorsque la compétition des amateurs est troublée, quel CHAN allons-nous avoir. On aura un CHAN troublé. Voilà ce que je peux dire sur cette question. On peut s’inquiéter pour l’équipe du Cameroun avec les clubs du championnat qui n’ont pas de repère. On savait que lorsque Union de Douala jouait son match au stade de la Réunification, le supporter et le spectateur s’arrangeait pour être au stade. Aujourd’hui il peut bien aller, mais il ne sait pas où Union de Douala joue. Du coup, en tant que journaliste, vous devez voir que la désertion des stades est encore beaucoup plus marquée qu’avant. Personnellement, je n’attends pas grand-chose de l’équipe du Cameroun au CHAN. Et d’ailleurs, nous voyons les compétitions auxquelles nous participons cette année, on sort toujours par la petite porte. Voyez par exemple les compétitions africaines, on n’arrive même plus à traverser même la phase des préliminaires, éliminés par des équipes de seconde zone, voire de troisième zone si on peut le dire ainsi. C’est bien la preuve que notre football est malade. Que pouvons-nous attendre d’un malade.

Merci pour votre disponibilité
Je vous en prie.

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Résultats

Cameroun3:0Comores

Classement

PosTeamPWGDPts
100411
200211
30015
40005